Portrait de dirigeant

LE PORTRAIT DU DIRIGEANT

un actif de l’entreprise, pas une simple photo de profil

Communiqué de nomination, rapport annuel, interview dans la presse économique, page gouvernance, programme de conférence : le portrait d’un dirigeant voyage bien plus loin que LinkedIn. Il engage l’entreprise autant que la personne. Voici comment le penser, et comment le réussir.

Par Pierre-Yves Queignec, photographe corporate | shooting-corporate.fr

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Le scénario est toujours le même. Un journaliste confirme l’interview, puis ajoute en fin de mail : « Vous auriez une photo en haute définition ? » Il est dix-sept heures, le bouclage est le lendemain matin, et la seule image disponible est un recadrage de la soirée de fin d’année. Le verre a été gommé. Le sourire, lui, est resté celui de la soirée.

Le portrait d’un dirigeant n’est pas une photo personnelle que l’entreprise emprunte de temps en temps. C’est un document institutionnel, au même titre que le logo ou la plaquette. Il sera publié dans des contextes que personne ne maîtrise tout à fait, à côté de titres que personne n’a encore écrits.

Il mérite donc d’être pensé comme tel.

Ce que la recherche dit, et ce qu’elle ne dit pas

En 2008, deux chercheurs de l’université Tufts, Nicholas Rule et Nalini Ambady, ont montré à des étudiants les visages des patrons de cinquante entreprises du classement Fortune 500 : les vingt-cinq mieux classées et les vingt-cinq moins bien classées. Les étudiants ne savaient pas qui ils regardaient. Ils devaient simplement noter chaque visage en termes de compétence, de dominance, de maturité et de capacité à diriger.

Résultat : les dirigeants jugés les plus « leaders » sur leur seule apparence étaient à la tête des entreprises les plus rentables, et le lien tenait même en neutralisant l’âge et l’attrait physique. Les auteurs restaient prudents sur le sens de la causalité. Rien ne dit que ces visages ont fait les profits. Peut-être les entreprises prospères choisissent-elles simplement des dirigeants qui ont « la tête de l’emploi ».

Quelques années plus tard, trois économistes, John Graham, Campbell Harvey et Manju Puri, ont poussé l’expérience avec près de deux mille participants. Les visages de PDG étaient jugés plus compétents, et moins sympathiques, que ceux de non-dirigeants. Leur rémunération suivait cette compétence perçue. Mais les entreprises dirigées par des visages « compétents » ne réussissaient pas mieux que les autres. Leur conclusion tient en une phrase : l’air compétent en dit très peu sur la compétence réelle.

Un portrait ne fabrique pas la compétence. Son travail est plus modeste et plus important : ne pas empêcher qu’on la voie.

Voilà ce qu’il faut retenir. Un visage est lu, vite et sans indulgence, et cette lecture a des effets bien réels sur la façon dont un dirigeant est perçu. Un bon portrait n’a pas pour mission de tromper ce jugement. Il doit simplement éviter de le fausser, avec une lumière qui durcit, un cadrage qui écrase ou une expression figée qui dit l’inverse de ce que la personne est.

Un portrait, cinq vies différentes

La photo LinkedIn a ses propres règles, que j’ai détaillées dans un article sur la différence entre portrait corporate et portrait LinkedIn. Le portrait d’un dirigeant, lui, doit survivre à des usages beaucoup plus variés.

La nomination. Le communiqué part le matin, les sites spécialisés le reprennent dans l’heure. C’est souvent la première image publique d’un dirigeant dans sa nouvelle fonction, et elle restera longtemps en tête des résultats de recherche.

La presse. Un journal compose sa page autour de l’image. Il a besoin d’air : un cadrage horizontal avec de l’espace sur un côté pour poser un titre, et un cadrage vertical pour une colonne. Une seule photo carrée ne sert presque jamais.

Le rapport annuel. Impression, grand format, papier de qualité. La moindre faiblesse technique s’y voit, et l’image y côtoie souvent les portraits des autres membres de la direction.

La page gouvernance du site. C’est là que les investisseurs, les journalistes et les candidats vont chercher les visages de l’entreprise. C’est aussi là qu’une série hétérogène se remarque immédiatement.

La scène. Programme de conférence, table ronde, interview vidéo en duplex. Le portrait devient une vignette dans une grille, à côté de celles d’autres intervenants venus d’autres entreprises. La comparaison est directe.

Conséquence pratique : une séance de portrait de dirigeant doit produire plusieurs cadrages et plusieurs orientations, pensés dès le départ pour ces usages. C’est beaucoup plus simple à anticiper qu’à rattraper.

Portrait corporate d'une femme en blazer bleu marine, assise dans un fauteuil, regard direct, par Pierre-Yves Queignec, photographe corporate à Paris Portrait corporate d'un dirigeant aux cheveux gris en costume bleu marine, assis, par Pierre-Yves Queignec, photographe corporate à Paris

Deux dirigeants, deux présences | © Pierre-Yves Queignec / shooting-corporate.fr

Trois registres, trois façons de parler

L’institutionnel

Fond neutre, regard caméra, tenue de fonction. C’est le portrait de référence, celui qu’on envoie quand on ne sait pas où l’image sera publiée. Il doit être impeccable et presque silencieux : tout passe par le visage, par la tenue des épaules, par une expression ouverte sans être commerciale.

Le portrait en situation

Le dirigeant dans son environnement : un bureau, un atelier, une salle de réunion, un lieu qui raconte le métier de l’entreprise. Le décor devient un argument. Une directrice industrielle devant ses lignes de production ne dit pas la même chose que la même personne sur fond gris, et les deux images sont utiles. Le choix du décor mérite d’ailleurs une vraie réflexion, j’y ai consacré un article sur les lieux d’un shooting corporate à Paris.

L’éditorial

Plus libre, plus incarné, parfois en noir et blanc, parfois de trois quarts, le regard hors champ. C’est l’image qui accompagne une interview de fond ou un portrait dans un magazine. Elle prend un risque, et c’est précisément ce qui la rend mémorable. On ne la fait pas à chaque séance, mais un dirigeant régulièrement sollicité par la presse a tout intérêt à en avoir une en réserve.

Le comité de direction : une série, pas une addition

Ouvrez quelques pages gouvernance au hasard. Bien souvent, vous tomberez sur un catalogue : un portrait sur fond blanc, un autre sur fond de bibliothèque, un troisième visiblement recadré d’une photo de groupe, un quatrième qui date d’avant la dernière coupe de cheveux. Chacun est peut-être correct. Ensemble, ils racontent une équipe qui ne s’est jamais assise à la même table.

Une direction se photographie comme une série. Même lumière, même fond, même hauteur de cadrage, même traitement. C’est ce qui permet de lire la page d’un coup d’œil, comme on lit une équipe. Le principe est le même que pour un trombinoscope d’entreprise, avec une exigence supplémentaire : ces images-là seront scrutées.

Et le jour où un nouveau membre rejoint le comité, six mois plus tard, son portrait doit se glisser dans la série sans qu’on remarque la couture. Cela suppose d’avoir documenté la première séance, la position des lumières, la focale, la référence du fond. Posez la question à votre photographe avant de choisir.

Photographier quelqu’un qui n’a pas le temps

Un dirigeant accorde rarement plus d’un créneau court entre deux rendez-vous. Tout se joue donc avant son arrivée : le studio mobile est installé, la lumière réglée, les cadrages décidés avec la communication. Quand il entre dans la pièce, il ne reste plus qu’à faire la seule chose qui compte, un portrait.

Deux conseils suffisent de son côté. Prévoir deux tenues, l’une plus formelle, l’autre plus détendue, pour couvrir plusieurs registres dans la même séance. Et accepter de parler quelques minutes d’autre chose que de la photo. C’est dans cette conversation que le visage se détend et que le regard revient. Personne n’a jamais bien posé en attendant qu’on lui dise de sourire.

La retouche : l’expérience n’est pas un défaut

Un dirigeant de cinquante-cinq ans n’a aucune raison de paraître en avoir trente. Ses traits font partie de ce qu’on vient chercher chez lui : de l’expérience, de la tenue, une forme de gravité. Les travaux de Graham, Harvey et Puri le suggèrent d’ailleurs à leur manière, puisque c’est l’apparence de maturité qui y nourrissait la perception de compétence.

La retouche d’un portrait de direction nettoie ce qui est passager, une rougeur, un reflet, une mèche rebelle, et harmonise la série. Elle ne rajeunit pas, elle ne redessine pas. Le jour où ce dirigeant montera sur la scène d’une assemblée générale, la salle doit reconnaître la personne de la photo.

Pour la même raison, un portrait de direction se renouvelle au rythme des changements réels : une nouvelle fonction, un nouveau style, une nouvelle paire de lunettes. Un portrait vieux de dix ans n’est pas flatteur. Il est simplement faux.

Un visage.
Toute une entreprise derrière.

Le portrait d’un dirigeant sera vu par des gens qui ne l’ont jamais rencontré et qui se feront pourtant une idée de lui, et de son entreprise, en un instant. Ce n’est pas une raison pour en faire une affaire d’ego. C’est une raison pour le préparer avec le même soin qu’un communiqué.

La prochaine fois qu’un journaliste demandera une photo en haute définition, la bonne réponse tient en un lien de téléchargement. Et en une image dont personne n’aura à s’excuser.

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